INTERVIEW — Nora Fraisse, fondatrice de l’association “Marion La Main Tendue”, appelle à une mobilisation nationale contre le harcèlement scolaire. À l’occasion d’un grand colloque organisé à Cannes en partenariat avec la Ville, elle revient sur son engagement quotidien et les actions concrètes à mettre en place.
Créée il y a plus de dix ans par Nora Fraisse, après le suicide de sa fille Marion victime de harcèlement scolaire, l’association “Marion la Main Tendue” est devenue une référence nationale. Depuis, sa présidente multiplie les actions pour faire entendre la voix des enfants.
Du 11 au 12 juin, un colloque d’ampleur nationale est organisé à Cannes à l’Espace Miramar. Deux jours de conférences, d’échanges et de sensibilisation pour alerter et mobiliser. Pour elle, il y a urgence à agir sur tous les fronts.
Pourquoi avoir décidé de lancer le premier grand colloque sur le harcèlement scolaire à Cannes ?
Nora Fraisse : Je voulais un événement fort, marquant. À Cannes, le visage de Marion est affiché partout en ce moment, c’est très émouvant. J’ai proposé à David Lisnard un grand colloque national sur deux jours, entièrement centré sur l’enfant avec des conférences, des échanges et une représentation d’une pièce de théâtre. On a pensé le programme pour sensibiliser tous les publics. Il a accepté immédiatement. Je le remercie, lui et ses équipes.
Le harcèlement scolaire est une urgence, et ce type d’initiative permet de mobiliser largement. Il faut replacer l’enfant au centre des politiques publiques.
Pourquoi les chiffres du harcèlement restent-ils si élevés ?
Un enfant sur cinq est victime de harcèlement scolaire. C’est beaucoup trop. Il y a une méconnaissance du sujet. Les politiques sont trop souvent déconnectés du terrain. Ils ne vont pas dans les classes, ne voient pas ce que vivent les enfants. Avec notre association “Marion la Main Tendue”, on conçoit des outils pédagogiques adaptés à tous les profils, y compris les enfants en situation de handicap. Je suis sur le terrain au moins trois fois par mois. Pour agir, il faut former tous les adultes : enseignants, éducateurs, familles. La prévention commence dès la maternelle.
Comment repérer les signes qu’un enfant est victime de harcèlement ?

Il faut être attentif aux signaux non verbaux comme le repli sur soi, changement brutal de comportement. Un enfant ne parle pas toujours, souvent par peur, par honte, ou parce qu’on ne l’a pas cru. Il ne suffit pas de lui dire de parler : il faut créer un climat de confiance. Les parents doivent aborder le sujet naturellement, comme ils parlent d’hygiène ou de santé. On apprend à l’enfant à mettre des mots sur ce qu’il vit. La pire des réponses, c’est le silence. Le mutisme est un signal d’alarme.
Selon vous, l’Éducation nationale agit-elle suffisamment ?
Elle progresse, mais tout n’est pas en place. Ce n’est pas un manque de volonté, mais de moyens et de formation. L’enseignant ne peut pas tout faire : il évalue, accompagne, gère la classe. 65% des professeurs disent se sentir démunis face au harcèlement. Il faut renforcer la formation initiale et continue, et rappeler que le harcèlement est interdit, puni par la loi. Il ne suffit pas de dire que c’est grave, il faut agir concrètement dans chaque établissement, avec des équipes formées et des outils adaptés.
Quel rôle jouent les parents ?
Les parents ont un rôle central. On leur dit souvent : “attention à votre enfant victime”, mais on oublie que pour un enfant harcelé, il y en a cinq qui harcèlent. Le danger peut venir de son propre foyer. Il faut briser les tabous, parler du harcèlement comme d’un vrai risque. Aujourd’hui, il est encore perçu comme un sujet parmi d’autres, alors qu’il est fondamental. Sensibiliser les familles, c’est aussi les responsabiliser. Un parent informé pourra mieux détecter, réagir et accompagner.
Et le cyberharcèlement dans tout ça ?
C’est la prolongation du harcèlement à l’école. Un enfant insulté dans un couloir peut l’être ensuite en ligne, avec un effet de meute. Le numérique crée un sentiment d’impunité. Il faut donc agir sur les deux fronts : prévention à l’école et éducation au numérique. On conseille aux enfants de passer leurs comptes en privé, de signaler, de prévenir leurs parents. Derrière les écrans, il y a parfois du deepfake, du revenge porn. Les valeurs qu’on défend : respect, consentement, amitié. On ne peut pas interdire le numérique, mais on doit l’accompagner.
Pourquoi intervenir dans le monde du sport, comme avec l’AS Cannes ?
Le harcèlement ne s’arrête pas aux portes de l’école. Il est aussi dans les vestiaires, les transports, les clubs. Là où il y a socialisation, il y a risque de mise à l’écart. Les garçons subissent souvent des violences physiques, les filles des violences psychologiques. On agit partout : le sport est un levier fort pour la prévention. Il permet de transmettre des valeurs de respect et d’entraide. Il faut que les parents et les encadrants prennent cela au sérieux. Minimiser, c’est laisser faire.
Le programme pHARe, pour lequel vous avez contribué, est-il une vraie solution ?
Oui, s’il est appliqué sérieusement. Il faut mesurer le climat scolaire, former des élèves ambassadeurs, impliquer les professeurs et organiser des actions concrètes. Quand tous ces éléments sont réunis, les résultats sont là. Mais beaucoup d’établissements n’ont pas encore d’équipe formée. L’engagement doit venir de tous. Parfois, c’est un professeur de sport ou un CPE qui détecte les signaux. Le programme pHARe est une bonne base, mais il demande une vraie volonté locale pour être efficace.
Une convention a été signée à Cannes entre la mairie et l’Académie de Nice pour lutter efficacement contre le harcèlement scolaire. Un pas important ?
Oui, c’est un signal fort. La prévention passe aussi par les communes. Avant d’être au collège, les enfants sont dans les rues, les centres de loisirs, les clubs sportifs. Les villes ont un rôle essentiel à jouer. Ce partenariat entre la Ville de Cannes et le rectorat de Nice permet d’agir de manière coordonnée. C’est un modèle à reproduire ailleurs. On avance, pas à pas, et chaque initiative territoriale compte. L’engagement local est souvent plus réactif que les grandes politiques nationales.
Quelles sont, selon vous, les priorités pour faire évoluer la lutte contre le harcèlement scolaire, notamment en matière de santé mentale ?
Il faut agir partout, surtout hors des grandes villes. Dès qu’il y a des enfants, il faut être présent, former, accompagner. Trop d’actions restent concentrées à Paris.
La santé mentale des enfants est encore trop négligée. Ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on a de petits problèmes. Le harcèlement a des conséquences graves : isolement, phobie scolaire, échec, récidive. Il faut un sursaut collectif. Je suis convaincue qu’en agissant tous ensemble, on peut bâtir une France apaisée pour nos enfants.
Rendez-vous sur le site de l’association “Marion La Main Tendue” pour faire un don.




